LA
COURTE HISTOIRE D'ANTOINE ECHOTIER |
Est-ce
parce qu'il s'appelait Echotier
qu'Antoine rêvait d'être journaliste?
Plus sûrement, l'envie lui en était
venue en écoutant son grand-père,
typo
à la Gazette
de Ribamour. Des heures durant, le vieux racontait
l'atelier, les colères du prote
pour une copie
mal composée,
un mastic
ou un bourdon
oublié, deux cols
inversées au montage,
une morasse
illisible.
Ce qui le rendait fou, c'étaient les coquilles.
Une fois, une info
gravissime était tombée au bouclage:
le pape était mort. Il avait fallu refaire
la Une,
insérer le début de la nécro,
prévoir une tourne
en Infos
génés. Emotion du titreur (fervent
catholique) ou distraction du correcteur (tombé
amoureux la veille), le journal avait failli titrer
"Le pope est mart" en manchette
et en corps
50! "C'est la mort du canard,
oui, des couilles
comme ça! Encore un peu, on pilonnait.
"Vous voulez qu'on aille au bouillon?"
hurlait le contremaître.
Antoine
s'en souvenait: il accompagnait son grand-père
au marbre.
Entre deux B.A.T.,
le secrétaire
de rédaction lui avait fait une visite
guidée. Ce soir-là, le gamin avait
vu une fille à poil -la première de
sa vie, en quadri
géante, sur un côté de la roto.
Il en avait gardé une émotion moite,
associée à l'odeur du plomb fondu.
Grand-père
avait pris sa retraite. Antoine avait grandi. Grâce
à sa tante Emilie, claviste
à la Gazette depuis que les écrans
remplaçaient les linotypes,
il avait décroché des stages d'été:
il avait collé des dépêches
d'agence,
rédigé des brèves,
pondu des inters,
peaufiné des accroches,
proposé des titrailles,
travaillé des chapôs
et des légendes.
Un certain mois d'août, le rédac'chef
l'avait même envoyé en reportage:
l'élection de Miss T-shirt, à l'Océana.
Embusqué dans l'ombre de la boîte de
nuit, le garçon s'était senti une
âme de paparazzo.
Après
le bac et la fac de lettres, Antoine avait intégré
la locale
de Ribamour, vibrant d'enthousiasme: il serait l'Albert
Londres de sa province, le Pulitzer
du sud-ouest! Cinq ans après, sans trop se
l'avouer, il en avait soupé des marronniers,
des chiens
écrasés et de la main
courante. A Ribamour, à part de vagues
faits
divers, il n'arrivait pas grand-chose. Et Antoine
se surprenait à tirer
à la ligne pour remplir son quota de
signes,
sans trop soigner ses angles.
Arriva
le soir où il devait couvrir
le rituel dîner de l'Amicale des Sapeurs-pompiers,
sous la présidence du sous-préfet.
Le quinzième de sa jeune carrière!
Alors, au mépris de toute déontologie,
Antoine avait bidonné:
deux-trois photos à l'apéritif, une
petite phrase du représentant de la République,
et le tour était joué.
Il avait tartiné
en deux feuillets
le pseudo compte rendu du dîner.
Le
lendemain, il avait fait la tournée des correspondants
sans se presser. A peine avait-il un pied à
la rédaction, que le rédac'chef
lui sautait dessus: "Vite, tes photos, ton papier
! Le chef d'édition a repris la viande
froide, mais j'ai besoin des dernières
paroles pour mon édito."
Ahuri, puis glacé d'effroi, le garçon
avait réalisé le désastre:
la veille, une crise cardiaque avait emporté
le sous-préfet, au milieu d'une phrase historique
aux sapeurs ribamourdais. Quel scoop,
pour la Gazette... si Antoine avait été
là!
Evidemment,
il s'était fait virer, après une copieuse
séance d'injures, où "journaleux
minable" et "pisse-copie"
faisaient figure d'amabilités. Grillé
dans la région, Antoine avait écumé
son carnet d'adresses. Un de ses meilleurs copains
était chef de rubrique
dans un news
à grand tirage.
Il avait consenti à tirer deux ou trois sonnettes
et, de pige
en pige, Antoine avait eu le pied remis à
l'étrier. Jusqu'au miracle: un poste de rewriter
se libérait dans l'hebdo
parisien en question. Après essai sur des
papiers du frigo,
Antoine était engagé: il était,
paraît-il, doué pour sabrer
sans caviarder.
Ça ne lui souriait pas, de monter à
Paris. Mais il y avait une compensation: il aurait
enfin son nom dans l'ours.
© Clemi

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