NOTES
1
- Article de Michel Guerrin dans Le Monde
du 29 septembre
2 - Jacques Amalric à
"On aura tout lu", La Cinquième,
15 septembre
3-
Alain Bergala, "Initiation à
la sémiologie du récit en images",
p.92. in "Le cinéma en jeu",
Institut de l'image, 1992
4
- Pour la presse jeunesse, on utilisera l'ordre
suivant: Clés de l'actualité
junior, JDE, Mon quotidien, Les Clés
de l'actualité
5-
On trouvera d'autres exemples d'images narratives
dans Daniel Salles, "Les textes fondateurs
par les images", Bordas, 2000
6- "La
naissance d 'une icône", interview
de Serge Tisseron
7
- Martine Joly, "L'image et les signes",
Nathan 2000, p.166
8 - On pourra comparer avec
le récit en images du Nouvel Observateur,
pp. 68-69
|
Les
attentats de New-York ont donné lieu
à une grande activité médiatique,
notamment pour les agences photographiques
(1). Le direct télévisuel
a été suivi de nombreux numéros
spéciaux de journaux ou de magazines
relatant l'événement et où
l'image prédominait. On peut se demander
pourquoi il était nécessaire
de faire récit: pour dire la réalité?
pour faire comprendre le comment de lévénement?
pour fasciner? pour faire la catharsis d'un
élément qui a sidéré
autant les journalistes (2)
que les autres téléspectateurs?
Repli sur des formes simples, éprouvées
par un système médiatique en
plein désarroi qui ne sait comment
faire récit avec cet inoui?... Les
questions restent ouvertes et mon travail
fait à partir d'un corpus non exhaustif
n'a pour seule ambition que de tracer des
pistes.
Il
m'a paru intéressant d'examiner comment
certains journaux et magazines ont essayé
de rendre compte en images des attentats américains
du 11 septembre 2001, face à la concurrence
de la télévision.
Les
journaux n'ont en effet à leur disposition
que des images fixes: photos de presse, dessins,
infographies. Or, l'image fixe semble être
vouée par nature à l'instant
et nier le temps, contrairement aux images
temporalisées comme le cinéma
ou la vidéo. En effet, ses exigences
paraissent réduire la représentation
dune histoire à un seul instant
coïncidant avec celui de la perception.
Or, la narrativité implique une suite
d'événements qui se succèdent
dans le temps: "La narration ne peut se
développer que sur le fond d'une 'réserve',
d'une perspective temporelle où pourront
s'inscrire un 'avant' et un 'après',
des rapports de successivité entre
événements" (3).
Mais les maquetttistes ont à leur
disposition un ensemble de techniques permettant
de pallier ces limites.
Un instant essentiel
Si
l'on observe les Unes du lendemain de la catastrophe,
on peut voir que certains journaux ont choisi
de publier une seule photo significative de
l'événement: photos dramatiques
de l'impact d'un avion, de l'explosion d'une
tour, plans d'ensemble montrant la ville en
feu, fuite éperdue de la population
comme le remake d'un plan d'Independance
Day (Mon quotidien, 13 septembre),
photo symbolique d'un homme seul devant les
ruines, un extincteur à la main (Corse-matin,
La Provence, La Charente Libre, L'Est Républicain,
Nord Eclair par exemple). D'ailleurs on
pourrait reconstituer la chronologie des événements
en mettant côte à côte
plusieurs journaux: Le Figaro, Aujourd'hui,
France-Soir constituent par exemple
une séquence spectaculaire que l'on
peut replacer dans un cadre plus large avec
le Monde ou Libération
qui, comme l'Humanité ou le
Journal des Enfants, ont fait le choix
exceptionnel de publier une photographie occupant
la Une et la dernière page (4).
On
peut rapprocher cela du choix qu'ont fait
des peintres pour illustrer un récit,
comme Poussin l'avait fait en peignant son
célèbre Jugement de Salomon
(5). Les artistes peuvent
en effet choisir de représenter tout
un événement en n'en figurant
qu'un instant, le plus favorable à
leurs yeux, celui qui exprime l'essence de
l'événement. Pour donner à
voir et à comprendre le déroulement
dun récit dans une seule et même
image, ils représentent un moment crucial
de lhistoire en espérant que
le public sera capable den rétablir
lintégralité, dimaginer
les épisodes antérieurs ou postérieurs.
Cela n'est possible que grâce à
une série de codages de toute la mise
en scène qui met en relief l'importance
dramatique de la situation: lemplacement
attribué aux personnages, leurs positions
dans l'espace représenté, leurs
relations entre eux et avec le décor
de la scène, limportance donnée
à tels de leurs gestes, poses ou expressions,
sont des clés qui facilitent la lecture.
Le spectateur a donc un rôle décisif
dans la production du récit iconique.
Dans
le cas des journaux, le choix d'une seule
image qui résume l'information ou qui
en est emblématique fonctionne parce
que les spectateurs connaissent l'information
par la télévision ou la radio.
La
photo de l'arrivée du deuxième
avion sur la deuxième tour ou de son
explosion figure fréquemment sur des
Unes. Il s'agit d'un arrêt sur l'image
provenant d'un reportage télévisuel
(d'ailleurs la mention live barre parfois
l'écran comme sur les Dernières
Nouvelles d'Alsace). Cette utilisation
désormais de plus en plus fréquente
de photographies d'écrans cathodiques
dans les magazines et les quotidiens souligne
la dépendance de la photographie de
presse par rapport à la télévision.
Les progrès techniques sont en partie
responsables de l'accroissement de ce type
d'images, que la profession appelle des télégrammes
(weavers). L'arrêt sur
image remplace l'instantané avec des
conséquences sur le regard des spectateurs:
"L'arrêt sur image, c'est toujours
un arrêt sur fantasme. C'est toujours
inviter le téléspectateur à
privilégier les représentations
les plus personnelles relatives à cette
image." (6)
Des
images en séquences
Une
autre solution a consisté pour les
journaux à représenter successivement
plusieurs moments de l'attentat en le découpant
en une série d'instantanés discontinus:
ils ont à ce moment-là publié
des images en séquences en utilisant
une série d'arrêts sur images
(jusqu'à six pour les Clés
de l'actualité junior pp.2-3 et
huit pour France-Soir qui inclut une
photo du Pentagone, pp.4-5), quitte à
utiliser des chaînes de télévision
différentes comme on peut le voir dans
le Progrès (p.1), France-Soir
(pp.4-5), ou Mon quotidien du 13 septembre
(p.2). Ils n'ont retenu que les scènes
nécessaires à laction
et les ont traitées dans leur continuité
comme le fait le cinéma narratif, cet
art de lellipse. Libération
(pp.2-3), VSD (p.XV), Paris-Match
(pp.46-47) ont d'ailleurs mis en
page ces arrêts sur image comme s'il
s'agissait de la reproduction d'un négatif
de film: il s'agit bien en occurrence du "film
des événements"!
Le
Progrès a opposé en Une
une photographie grand format des résultats
de l'attentat (des pompiers dans les décombres
en feu) sur la partie supérieure du
journal avec trois arrêts sur image
montrant l'avion qui percute la deuxième
tour: opposition rhétorique conséquences/cause,
après/avant, reprise par La Provence,
L'Echo de la Haute-Vienne, L'Est
Républicain, La Montagne,
La Marseillaise. Le Figaro (p.3)
combine deux arrêts sur images pour
l'écrasement du deuxième avion
avec une vue de loin de Manhattan et une photo
du Pentagone en feu. Paris-Match (pp.46-47)
oppose quatre arrêts sur images montrant
l'avion qui percute la deuxième tour
en gros plan avec un plan d'ensemble. Le
Monde 2 (pp.40-41) oppose les champ-contrechamp
de la foule horrifiée qui regarde la
tour en feu et celle-ci.
On
retrouve là des techniques du "montage
narratif" qui utilise un certain nombre
de figures du langage cinématographique:
insertions de gros plans, ellipses, alternances
entre intérieur et extérieur,
entre plan moyen et plan général,
etc. Le montage assure la dimension temporelle
du récit filmique par l'enchaînement
des plans et des séquences. Il a aussi
une valeur proprement rhétorique puisqu'il
amène le spectateur à produire
des significations par rapprochement entre
les éléments montés.
La
Vie a rapproché sur une page quatre
photographies sans séparation pour
rendre hommage aux secouristes (p.51). On
peut rapprocher cela du procédé
de la narration continue, utilisé par
les artistes de l'antiquité, sculpteurs
ou peintres, procédé qui consiste
à représenter les scènes
successives sans marquer de séparation
entre elles, quels que soient les écarts
de temps et de lieu qui les séparent
en réalité.
Aujourd'hui
en France a utilisé trois photos
d'agence en page 5: explosion du deuxième
avion, effondrement de la tour, ampleur des
dégâts. On montre l'action en
trois temps, structure minimale de la séquence
narrative. (7)
Des
infographies
On
retrouve la disposition ternaire dans une
infographie publiée par deux hebdomadaires
pour la jeunesse Les Clés de l'actualité
(p.2), le Journal des enfants (pp.6-7),
la narration étant reprise par un texte
chronologique sous chaque dessin. Le Figaro
fait la même chose en quatre dessins.
On
leur opposera l'infographie en un seul dessin
publiée par le Monde du 13 septembre
où la narration est prise en charge
par un texte chronologique en quatre temps
figurés également par des numéros
sur le dessin et par Libération
du 13 septembre qui propose un texte chronologique
"le film des événements" à
gauche de la représentation des tours
et par les mentions 1: 8h45 et 2:
9h03 à l'intérieur du dessin.
Le
Point (p.15) combine infographie, et photo
pour situer les événements:
fonds de carte des USA, quartier de New-York
et de Washington, photo du crash de Pittsburg,
commentés par des textes chronologiques.
Avant
et après
France-Soir
dispose l'une sur l'autre en Une deux photos:
une vignette représentant les tours
avant l'attentat et une grande photo montrant
celles-ci en flammes, Le Progrès
fait de même à la dernière
page, Paris-Match ferme son dossier
sur une double montrant Manhattan de nuit
avant l'attentat (Et pourtant c'était
la ville lumière).
Le
montage en séquence de deux images
illustrant l'avant et l'après du quartier
des tours et légendées 10
septembre 2001- 12 septembre 2001 à
la dernière page de Libération
du 13 septembre peut permettre d'expliquer
aux élèves ce qu'est une ellipse
et de faire le rapprochement avec ce qui se
passe dans la bande dessinée. Les images
de BD ou vignettes sont généralement
délimitées par un cadre et séparées
des suivantes par un espace qui symbolise
une ellipse temporelle. Le déroulement
de l'action s'effectue en effet par des bonds
successifs d'une image à l'autre sans
que s'interrompe la continuité du récit.
Lillusion de sa totalité est
restituée en retenant les seuls temps
forts, ou en décomposant le mouvement
pour nen conserver quune phase,
ou encore en montrant le début et la
fin de laction.
Les
picture magazines
Paris-Match,
VSD, Le Monde 2, ont évidemment
réalisé des numéros spéciaux
et ont eu toute la place pour raconter les
événements chronologiquement
en images. On peut là faire le rapprochement
avec l'utilisation de l'espace de visibilité
dans certains édifices. L'artiste dispose
dans l'espace un ensemble d'images que le
parcours du spectateur reliera et organisera
comme autant d'épisodes. Ce parcours
qui peut être induit par l'architecture
ou par des pratiques liturgiques impose un
ordre de lecture et favorise la lisibilité
de l'ensemble. Ainsi les différentes
stations d'un chemin de croix sont-elles disposées
pour faire récit.
On
comparera l'utilisation de la photographie
montrant la fuite éperdue de la population
suite à l'effondrement d'une tour comme
le remake d'un plan d'Independance Day
dans VSD où elle est placée
après l'effondrement de la tour (p.XVI
du dossier ou pages centrales du numéro)
et Paris-Match (p.58) où elle
le précède, tandis qu'une photo
du même type constitue l'ouverture du
dossier du Figaro-Magazine (pp.10-11).
La
presse jeune
Mon
Quotidien a eu l'ambition de faire "le
récit en images des attentats" sur
une page. Une carte localise les événements
aux USA et dans New-York, une photo AFP présente
l'incendie de la première tour après
le choc de l'avion, trois arrêts sur
image sont utilisés pour le deuxième
avion, une photographie d'agence illustre
l'attentat du Pentagone, un arrêt sur
image et une photographie d'agence montrant
une New-Yorkaise recouverte de cendres l'effondrement
des deux tours. Mais les images sont accompagnés
à la fois d'une indication horaire,
d'une légende et d'un texte narratif
(erroné pour l'attentat de Washington),
preuve que l'image a du mal à raconter
et qu'elle est pratiquement toujours en relation
avec du verbal. (8)
Le
Journal des enfants a raconté "l'inimaginable
scénario de l'horreur" en combinant
un article et des photos, côte à
côte, chacun sur deux colonnes. L'originalité
vient d'une photo d'archives représentant
les tours en contre-plongée, seule
image à avoir une légende, tandis
que les cinq arrêts sur image (taille
vignette) représentant l'écrasement
du deuxième avion sur la tour et la
dernière, qui montre l'écroulement
d'une tour, n'en ont pas. La narration est
là complète: on a bien un avant
et un après.
L'Hebdo
des juniors combine également texte
et images, le texte chronologique étant
illustré par trois photographies dont
les légendes reprennent le découpage
chronologique du texte.
CORPUS
UTILISE
Quotidiens
nationaux
Aujourd'hui en France, 12 septembre
Le Figaro, 12 septembre
France-Soir, 12 septembre
Libération, 12 septembre
Libération, 13 septembre
Le Monde, 13 septembre
Quotidiens
régionaux
Le Progrès, 12 septembre
Les Unes de Corse-matin, La Provence, La Charente
Libre, L'Est Républicain, Nord Eclair,
Dernières Nouvelles d'Alsace, L'Echo
de la Haute-Vienne, La Montagne, La Marseillaise
consultées sur le site de Tocsin
Magazines
L'Express N° 2619, 13 au 19 septembre
Le Figaro magazine, 15 septembre
Le Monde 2, Hors-série
Le Nouvel Observateur, 13 au 19 septembre
Paris-Match, 20 septembre
Le Point, 14 septembre
VSD, 13 au 19 septembre
La Vie, 20 au 26 septembre
Presse
jeune
Mon Quotidien, 13 septembre
Clés de l'actualité Junior,
18 septembre
Journal des enfants,
20 septembre
Clés de l'actualité, 20 au 26
septembre
L'Hebdo des juniors, 22
au 28 septembre
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