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LES MÉDIAS SUR INTERNET : ressources et enjeux pédagogiques
stage national, mai 1999

Les jeunes québécois et Internet : représentations, utilisation et appropriation

Extraits du rapport de recherche de Christian-Marie Pons et Jacques Piette (Département des lettres et communications de l'université de Sherbrooke), Luc Giroux et Florence Millerand (Département de communication de l'université de Montréal), mars 1999

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Rappel des objectifs
L'objectif de la recherche est de dresser un portrait des jeunes Québécois face au projet d'un développement généralisé d'Internet et de son implantation massive dans les écoles.
Pour composer un portrait le plus fidèle possible, nous avons tenté de répondre aux trois questions suivantes : Quelle est la représentation que les jeunes se font d'Internet? Quelle est l'utilisation réelle d'Internet par les jeunes? Comment les jeunes s'approprient-ils cette nouvelle technologie?

Les dimensions à l'étude
L'étude du champ de la représentation a consisté à évaluer l'image que le jeune se fait d'Internet, qu'il soit ou non familier avec cette technologie.
L'étude du champ de l'utilisation a consisté à déterminer les conditions réelles d'utilisation par les jeunes (nature des usages, fréquence, durée, lieu, encadrement, conditions d'accès, contextes d'utilisation, etc.).
L'étude du champ de l'appropriation a cherché à préciser le degré et le type d'intégration d'Internet au sein des habitudes de vies et des pratiques culturelles des jeunes.

Le déroulement de l'enquête
Dans le but de cerner ces différentes dimensions, nous avons procédé à une enquête destinée à étudier les interactions entre les jeunes et Internet à partir des principaux contextes où se développe leur activité informatique : l'école, la maison et la bibliothèque municipale.
L'enquête a été menée durant l'année scolaire 1997-1998, dans toutes les écoles secondaires de la Commission scolaire de la région-de-Sherbrooke auprès de l'ensemble des élèves du secondaire 1, soit une population totale de près d'un millier d'élèves.
L'enquête comportait une double saisie de données (en début et en fin d'année scolaire) qui visait à mesurer de façon systématique l'intégration progressive d'Internet dans les habitudes des jeunes et les changements apportés, tant dans le cadre scolaire qu'au sein des autres activités du jeune usager.
Les données ont été recueillies à l'aide de questionnaires quantitatifs, complétés par des entrevues qualitatives menées en profondeur auprès de sous-échantillons de la population à l'étude.

LES FAITS SAILLANTS

Contrairement au discours dominant que tiennent les adultes à propos d'Internet, souvent excessifs tant dans l'apologie que dans la condamnation du nouveau média, les jeunes ont en général une perception beaucoup plus modérée du phénomène, et cette modération "croît avec l'usage". Les jeunes ont une évaluation très positive d'Internet; pour eux, il est devenu une commodité appréciée (ceux qui l'ont chez eux ne sont pas prêts à s'en passer) bien au-delà d'une mode passagère. Admiration sans fascination pourtant : la présence, souhaitée, d'Internet n'est pas ressentie par les jeunes comme une perturbation majeure de l'environnement socioculturel. Contrairement à bon nombre d'adultes, le jeune soulève peu de réticence à naviguer (notamment, il n'éprouve pas le risque de se perdre); il devient facilement familier avec l'environnement Internet et apprivoise rapidement l'usage qu'il en fait.

En juin 1998, 92% des jeunes de notre étude ont déjà utilisé Internet, au moins une fois, 64% se déclarent usagers réguliers, 30% disposent d'un branchement à la maison. Bien plus qu'à l'école ou à la bibliothèque, c'est à la maison que se développe la pratique régulière d'Internet, marquant dans l'usage un écart important entre ceux qui disposent d'Internet chez eux et ceux qui n'en disposent pas. Pour les jeunes, le facteur économique constitue un élément majeur réglant l'accès, ou non, d'Internet à la maison. C'est pourtant sans conteste lorsque le domicile est équipé d'un branchement Internet que le jeune y développe une véritable pratique, beaucoup plus importante en termes de fréquence et de durées d'utilisation que les autres contextes d'usage.

La pratique d'Internet a très vite tendance à se stabiliser, voire à se banaliser; cette pratique s'intègre assez naturellement dans le rythme quotidien: les parents éprouvent peu la nécessité d'en restreindre la fréquence (de même, ils n'interfèrent quasiment pas sur la nature de l'utilisation proprement dite). La pratique d'Internet est plutôt solitaire, parfois entre frères et sœurs ou avec des amis, très rarement familiale. Pour les jeunes, principaux usagers du branchement domestique, Internet est avant tout un instrument de divertissement, de loisir, même s'ils en reconnaissent l'intérêt comme outil d'apprentissage et professionnel.

Sur le plan des contenus visités, les sites Web choisis par les jeunes sont intimement liés à leurs goûts et à leurs loisirs personnels (jeux, groupes de musique, vedettes de cinéma, humoristes, émissions de télévision, etc.). Les garçons et les filles se différencient sur le plan de leurs sites préférés, davantage orientés vers les sites de jeux, de sport et de musique chez les garçons et vers les sites de vedettes de cinéma ou de groupes de musique chez les filles. Cependant, si elles sont repérables, les variations de l'usage d'Internet selon le sexe restent de faible amplitude: les filles seront un peu plus attirées par l'usage du Chat, les garçons par le téléchargement de jeux. En outre, ces variations tendent à s'atténuer, voire à s'annuler, avec le temps.

En terme encyclopédique, le jeune, à la maison, a spontanément tendance à "surfer" d'un site à l'autre plutôt que de développer une démarche systématique et organisée de recherche; il est remarquable de constater que le jeune a très peu la mémoire des sites visités, encore moins de leur contenu; la plupart, en fait, ont tendance à revenir fréquemment sur un petit nombre de sites connus.

En terme de communication, les jeunes (mais pas tous) vont privilégier la pratique du Chat à celle du courrier électronique notamment. Les plus engagés dans la pratique d'Internet développent une activité complexe intégrant simultanément plusieurs fonctions accessibles du réseau (mêlant recherche d'informations, communication avec les pairs, téléchargement, production de pages personnelles, etc.).

Encyclopédie et communication sont les deux profils dominants des usages d'Internet par les jeunes. Mis à part le téléchargement de données dont l'accès est gratuit (logiciels, démos de jeux vidéo, extraits visuels et sonores), les jeunes n'utilisent quasiment pas la dimension commerciale d'Internet (ne serait-ce que par l'absence d'un pouvoir d'achat par carte de crédit). Quoiqu'il en soit, les jeunes font, de toutes façons, fort peu confiance aux transactions impliquant de l'argent; même s'ils reconnaissent que cette dimension utilitaire d'Internet est vouée à se développer notablement dans les années à venir.

Curieusement, autant les jeunes vont percevoir Internet comme une immensité, une infinité, autant l'usage tend à en restreindre la portée (navigation limitée à quelques sites réguliers; conversations en ligne réduite à quelques noms proches, finalement; émergence de petits "intranets" entre amis par le biais des pages personnelles interconnectées par hyperliens). En fait, l'activité dominante, qu'elle soit d'ordre encyclopédique ou communicationnelle, consiste beaucoup plus à revisiter des terrains connus qu'à tenter l'exploration de nouvelles parties du réseau. On est loin de l'image du jeune internaute qui, grâce au branchement Internet à la maison, communique avec des correspondants du monde entier ou passe son temps à explorer de nouveaux domaines de connaissance.

La plupart des jeunes établissent une distinction très nette entre la technologie Internet et le "monde de l'informatique"; Internet n'exige selon eux aucune connaissance (sinon peu) en informatique, son apprentissage est jugé assez facile et surtout très rapide. Nul n'est besoin de session de formation pour apprendre à communiquer en direct avec d'autres internautes sur les canaux du Chat, par exemple.

S'ils sont conscients des différents modes d'interaction que leur permet Internet, la très grande majorité des jeunes a une idée assez vague de l'architecture d'ensemble du réseau, mais le fait de ne pas bien comprendre le fonctionnement d'Internet ne les empêche nullement de l'utiliser en fonction de leurs goûts et de leurs préférences. Peu connaissent les différentes fonctions d'aide à la navigation qu'offrent les navigateurs (les signets notamment) et même quand ils ne comprennent pas comment ils ont atteint certains sites, cela leur importe peu; le plaisir de la découverte prime sur un quelconque sentiment de déroute ou d'égarement.

Plus de 50% des jeunes ont vécu leur première expérience Internet par le biais de l'école, mais le plus souvent, cette première expérience reste sans suite; mise à part l'école dont les sciences de l'informatique sont la spécialité, l'intégration d'Internet dans les pratiques scolaires reste très marginale. La pratique à l'école, quand elle a lieu, est somme toute très différente de la pratique à la maison, beaucoup plus "harnachée" en termes de fréquence et de nature des usages; l'apprentissage d'Internet à l'école repose surtout sur une initiation à la recherche raisonnée au moyen des moteurs de recherches (ainsi, les élèves qui ont bénéficié d'une formation soutenue à l'école ont une pratique plus "organisée" que les autres et semblent plus enclins à explorer les possibilités offertes par Internet); la dimension communicationnelle (le Chat) est généralement proscrite. Il en résulte finalement très peu de transferts entre l'usage scolaire et l'usage domestique d'Internet.

La pratique d'Internet à la bibliothèque municipale est peu fréquente chez les jeunes de notre étude. Ceux qui s'y rendent pour "surfer" n'ont généralement pas de branchement Internet chez eux; le plus souvent, ils viennent utiliser Internet avec des amis durant leurs temps libres (le midi ou le soir après l'école). La bibliothèque permet surtout un accès à Internet à ceux qui ne disposent pas d'un branchement à la maison. Sur le plan des usages, il sont à mi-chemin entre ceux observés à l'école et ceux observés à la maison, mais ils restent surtout axés sur les loisirs.

Entre septembre 1997 et juin 1998, l'accès à Internet s'est notablement répandu: en juin 92% des jeunes étudiés avaient déjà utilisé Internet (contre 70% en septembre); le pourcentage d'usagers régulier a doublé (de 33% à 64%); la proportion de ceux qui disposent d'un branchement à la maison est passé de 19% à 30%. En revanche, durant cette même période, très peu de changements ont été relevés au bout de huit mois d'utilisation, au niveau des pratiques elles-mêmes, qu'il s'agisse des contenus visités ou des modes d'utilisation. On pourrait davantage y constater une intensification et un renforcement des pratiques observées antérieurement.

La pratique d'Internet s'intègre assez rapidement à l'environnement culturel déjà établi; elle modifie peu le quotidien; pour les jeunes, il s'agit moins d'une révolution (dans le sens d'une rupture avec ce qui précède) que d'une évolution importante et constante. Leur relation aux médias traditionnels (revues, radio, télévision, vidéo) a peu changé en terme de pratique, mais elle fait l'objet d'une réévaluation, parfois sévère (par exemple, les jeunes sont très nombreux à condamner le fait que la télévision leur impose ses programmes). Bien qu'ils déclarent qu'une pratique intensive d'Internet se ferait aux dépens surtout de la télévision, les jeunes en fait consacrent toujours autant de temps à la télévision, même s'ils ont un accès domestique à Internet. Internet et télévision demeurent complémentaires (la télévision reste une source importante d'adresses de sites; plusieurs des sites fréquentés sont dédiés à l'univers télévisuel). Seuls les moments de "télévision-tapisserie" (la télévision pour meubler un désœuvrement, sans objectif d'écoute précis) sont détournés au profit d'Internet. L'écoute de la musique (radio, enregistrement) aurait tendance à légèrement augmenter: elle peut se conjuguer avec la pratique d'Internet.

Vis-à-vis du livre, dans le cadre notamment d'une recherche, Internet aura la préférence, sans pour autant remplacer le livre dont on reconnaît la pertinence et l'efficacité comme lieu de référence (les deux entretiennent une relation de complémentarité). Internet est un outil plus attirant, plus séduisant, plus agréable à consulter; il dispose d'images, on peut facilement importer et imprimer des données, ses mises à jour sont souvent plus récentes; en revanche, l'information n'est pas toujours évidente à trouver, elle est moins synthétique et moins organisée que celle que l'on trouve dans le livre.

Quant à la langue, les jeunes ne ressentent pas Internet et la présence forte de l'anglais comme une menace au français. Même si, en général, ils possèdent peu ou mal l'anglais, ils visitent autant de sites dans l'une ou l'autre langue, privilégiant le français mais sans trouver que l'anglais fasse obstacle, ni pose problème : les commandes de base, souvent en anglais, sont connues; la présence d'images sur les sites fréquentés compense la mauvaise compréhension ou l'incompréhension du texte (dans la mesure encore où, même en français, les textes sont peu lus).

Globalement, il ressort de cette enquête qu'Internet est aussi diversifié dans ses utilisations que la télévision dans ses contenus et qu'il est essentiel de tenir compte de cette diversité. La disponibilité d'équipements informatiques n'entraîne pas nécessairement la pratique d'Internet à l'école; la présence active d'Internet en milieu scolaire est souvent plus tributaire d'un enseignant engagé que d'une planification institutionnelle. C'est donc encore très majoritairement à la maison, pour l'instant, que se réalise la rencontre entre le jeune et Internet, à condition bien sûr que celui-ci bénéficie d'un accès domestique. En dernier lieu, il importe de rappeler que le clivage actuel entre les jeunes familiers avec Internet et ceux qui ne le sont pas dépend principalement de cet accès domestique.

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