Rappel des objectifs
L'objectif de la recherche est de dresser un portrait
des jeunes Québécois face au projet
d'un développement généralisé
d'Internet et de son implantation massive dans les
écoles.
Pour composer un portrait le plus fidèle possible,
nous avons tenté de répondre aux trois
questions suivantes : Quelle est la représentation
que les jeunes se font d'Internet? Quelle est l'utilisation
réelle d'Internet par les jeunes? Comment les
jeunes s'approprient-ils cette nouvelle technologie?
Les dimensions à l'étude
L'étude du champ de la représentation
a consisté à évaluer l'image
que le jeune se fait d'Internet, qu'il soit ou non
familier avec cette technologie.
L'étude du champ de l'utilisation a consisté
à déterminer les conditions réelles
d'utilisation par les jeunes (nature des usages, fréquence,
durée, lieu, encadrement, conditions d'accès,
contextes d'utilisation, etc.).
L'étude du champ de l'appropriation a cherché
à préciser le degré et le type
d'intégration d'Internet au sein des habitudes
de vies et des pratiques culturelles des jeunes.
Le déroulement de l'enquête
Dans le but de cerner ces différentes dimensions,
nous avons procédé à une enquête
destinée à étudier les interactions
entre les jeunes et Internet à partir des principaux
contextes où se développe leur activité
informatique : l'école, la maison et la bibliothèque
municipale.
L'enquête a été menée durant
l'année scolaire 1997-1998, dans toutes les
écoles secondaires de la Commission scolaire
de la région-de-Sherbrooke auprès de
l'ensemble des élèves du secondaire
1, soit une population totale de près d'un
millier d'élèves.
L'enquête comportait une double saisie de données
(en début et en fin d'année scolaire)
qui visait à mesurer de façon systématique
l'intégration progressive d'Internet dans les
habitudes des jeunes et les changements apportés,
tant dans le cadre scolaire qu'au sein des autres
activités du jeune usager.
Les données ont été recueillies
à l'aide de questionnaires quantitatifs, complétés
par des entrevues qualitatives menées en profondeur
auprès de sous-échantillons de la population
à l'étude.
LES FAITS SAILLANTS
Contrairement au discours dominant que tiennent les
adultes à propos d'Internet, souvent excessifs
tant dans l'apologie que dans la condamnation du nouveau
média, les jeunes ont en général
une perception beaucoup plus modérée
du phénomène, et cette modération
"croît avec l'usage". Les jeunes ont une évaluation
très positive d'Internet; pour eux, il est
devenu une commodité appréciée
(ceux qui l'ont chez eux ne sont pas prêts à
s'en passer) bien au-delà d'une mode passagère.
Admiration sans fascination pourtant : la présence,
souhaitée, d'Internet n'est pas ressentie par
les jeunes comme une perturbation majeure de l'environnement
socioculturel. Contrairement à bon nombre d'adultes,
le jeune soulève peu de réticence à
naviguer (notamment, il n'éprouve pas le risque
de se perdre); il devient facilement familier avec
l'environnement Internet et apprivoise rapidement
l'usage qu'il en fait.
En juin 1998, 92% des jeunes de notre étude
ont déjà utilisé Internet, au
moins une fois, 64% se déclarent usagers réguliers,
30% disposent d'un branchement à la maison.
Bien plus qu'à l'école ou à la
bibliothèque, c'est à la maison que
se développe la pratique régulière
d'Internet, marquant dans l'usage un écart
important entre ceux qui disposent d'Internet chez
eux et ceux qui n'en disposent pas. Pour les jeunes,
le facteur économique constitue un élément
majeur réglant l'accès, ou non, d'Internet
à la maison. C'est pourtant sans conteste lorsque
le domicile est équipé d'un branchement
Internet que le jeune y développe une véritable
pratique, beaucoup plus importante en termes de fréquence
et de durées d'utilisation que les autres contextes
d'usage.
La pratique d'Internet a très vite tendance
à se stabiliser, voire à se banaliser;
cette pratique s'intègre assez naturellement
dans le rythme quotidien: les parents éprouvent
peu la nécessité d'en restreindre la
fréquence (de même, ils n'interfèrent
quasiment pas sur la nature de l'utilisation proprement
dite). La pratique d'Internet est plutôt solitaire,
parfois entre frères et surs ou avec
des amis, très rarement familiale. Pour les
jeunes, principaux usagers du branchement domestique,
Internet est avant tout un instrument de divertissement,
de loisir, même s'ils en reconnaissent l'intérêt
comme outil d'apprentissage et professionnel.
Sur le plan des contenus visités, les sites
Web choisis par les jeunes sont intimement liés
à leurs goûts et à leurs loisirs
personnels (jeux, groupes de musique, vedettes de
cinéma, humoristes, émissions de télévision,
etc.). Les garçons et les filles se différencient
sur le plan de leurs sites préférés,
davantage orientés vers les sites de jeux,
de sport et de musique chez les garçons et
vers les sites de vedettes de cinéma ou de
groupes de musique chez les filles. Cependant, si
elles sont repérables, les variations de
l'usage d'Internet selon le sexe restent de faible
amplitude: les filles seront un peu plus attirées
par l'usage du Chat, les garçons par le téléchargement
de jeux. En outre, ces variations tendent à
s'atténuer, voire à s'annuler, avec
le temps.
En terme encyclopédique, le jeune, à
la maison, a spontanément tendance à
"surfer" d'un site à l'autre plutôt
que de développer une démarche systématique
et organisée de recherche; il est remarquable
de constater que le jeune a très peu la mémoire
des sites visités, encore moins de leur contenu;
la plupart, en fait, ont tendance à revenir
fréquemment sur un petit nombre de sites connus.
En terme de communication, les jeunes (mais pas tous)
vont privilégier la pratique du Chat à
celle du courrier électronique notamment.
Les plus engagés dans la pratique d'Internet
développent une activité complexe intégrant
simultanément plusieurs fonctions accessibles
du réseau (mêlant recherche d'informations,
communication avec les pairs, téléchargement,
production de pages personnelles, etc.).
Encyclopédie et communication sont les deux
profils dominants des usages d'Internet par les jeunes.
Mis à part le téléchargement
de données dont l'accès est gratuit
(logiciels, démos de jeux vidéo, extraits
visuels et sonores), les jeunes n'utilisent quasiment
pas la dimension commerciale d'Internet (ne serait-ce
que par l'absence d'un pouvoir d'achat par carte de
crédit). Quoiqu'il en soit, les jeunes font,
de toutes façons, fort peu confiance aux
transactions impliquant de l'argent; même
s'ils reconnaissent que cette dimension utilitaire
d'Internet est vouée à se développer
notablement dans les années à venir.
Curieusement, autant les jeunes vont percevoir Internet
comme une immensité, une infinité, autant
l'usage tend à en restreindre la portée
(navigation limitée à quelques sites
réguliers; conversations en ligne réduite
à quelques noms proches, finalement; émergence
de petits "intranets" entre amis par le biais des
pages personnelles interconnectées par hyperliens).
En fait, l'activité dominante, qu'elle soit
d'ordre encyclopédique ou communicationnelle,
consiste beaucoup plus à revisiter des terrains
connus qu'à tenter l'exploration de nouvelles
parties du réseau. On est loin de l'image
du jeune internaute qui, grâce au branchement
Internet à la maison, communique avec des correspondants
du monde entier ou passe son temps à explorer
de nouveaux domaines de connaissance.
La plupart des jeunes établissent une distinction
très nette entre la technologie Internet et
le "monde de l'informatique"; Internet n'exige
selon eux aucune connaissance (sinon peu) en informatique,
son apprentissage est jugé assez facile et
surtout très rapide. Nul n'est besoin de session
de formation pour apprendre à communiquer en
direct avec d'autres internautes sur les canaux du
Chat, par exemple.
S'ils sont conscients des différents modes
d'interaction que leur permet Internet, la très
grande majorité des jeunes a une idée
assez vague de l'architecture d'ensemble du réseau,
mais le fait de ne pas bien comprendre le fonctionnement
d'Internet ne les empêche nullement de l'utiliser
en fonction de leurs goûts et de leurs préférences.
Peu connaissent les différentes fonctions d'aide
à la navigation qu'offrent les navigateurs
(les signets notamment) et même quand ils ne
comprennent pas comment ils ont atteint certains sites,
cela leur importe peu; le plaisir de la découverte
prime sur un quelconque sentiment de déroute
ou d'égarement.
Plus de 50% des jeunes ont vécu leur première
expérience Internet par le biais de l'école,
mais le plus souvent, cette première expérience
reste sans suite; mise à part l'école
dont les sciences de l'informatique sont la spécialité,
l'intégration d'Internet dans les pratiques
scolaires reste très marginale. La pratique
à l'école, quand elle a lieu, est somme
toute très différente de la pratique
à la maison, beaucoup plus "harnachée"
en termes de fréquence et de nature des usages;
l'apprentissage d'Internet à l'école
repose surtout sur une initiation à la recherche
raisonnée au moyen des moteurs de recherches
(ainsi, les élèves qui ont bénéficié
d'une formation soutenue à l'école ont
une pratique plus "organisée" que les autres
et semblent plus enclins à explorer les possibilités
offertes par Internet); la dimension communicationnelle
(le Chat) est généralement proscrite.
Il en résulte finalement très peu de
transferts entre l'usage scolaire et l'usage domestique
d'Internet.
La pratique d'Internet à la bibliothèque
municipale est peu fréquente chez les jeunes
de notre étude. Ceux qui s'y rendent pour "surfer"
n'ont généralement pas de branchement
Internet chez eux; le plus souvent, ils viennent utiliser
Internet avec des amis durant leurs temps libres (le
midi ou le soir après l'école). La bibliothèque
permet surtout un accès à Internet à
ceux qui ne disposent pas d'un branchement à
la maison. Sur le plan des usages, il sont à
mi-chemin entre ceux observés à l'école
et ceux observés à la maison, mais ils
restent surtout axés sur les loisirs.
Entre septembre 1997 et juin 1998, l'accès
à Internet s'est notablement répandu:
en juin 92% des jeunes étudiés avaient
déjà utilisé Internet (contre
70% en septembre); le pourcentage d'usagers régulier
a doublé (de 33% à 64%); la proportion
de ceux qui disposent d'un branchement à la
maison est passé de 19% à 30%. En revanche,
durant cette même période, très
peu de changements ont été relevés
au bout de huit mois d'utilisation, au niveau des
pratiques elles-mêmes, qu'il s'agisse des contenus
visités ou des modes d'utilisation. On pourrait
davantage y constater une intensification et un renforcement
des pratiques observées antérieurement.
La pratique d'Internet s'intègre assez rapidement
à l'environnement culturel déjà
établi; elle modifie peu le quotidien; pour
les jeunes, il s'agit moins d'une révolution
(dans le sens d'une rupture avec ce qui précède)
que d'une évolution importante et constante.
Leur relation aux médias traditionnels (revues,
radio, télévision, vidéo) a peu
changé en terme de pratique, mais elle fait
l'objet d'une réévaluation, parfois
sévère (par exemple, les jeunes sont
très nombreux à condamner le fait que
la télévision leur impose ses programmes).
Bien qu'ils déclarent qu'une pratique intensive
d'Internet se ferait aux dépens surtout de
la télévision, les jeunes en fait consacrent
toujours autant de temps à la télévision,
même s'ils ont un accès domestique à
Internet. Internet et télévision
demeurent complémentaires (la télévision
reste une source importante d'adresses de sites; plusieurs
des sites fréquentés sont dédiés
à l'univers télévisuel). Seuls
les moments de "télévision-tapisserie"
(la télévision pour meubler un désuvrement,
sans objectif d'écoute précis) sont
détournés au profit d'Internet. L'écoute
de la musique (radio, enregistrement) aurait tendance
à légèrement augmenter: elle
peut se conjuguer avec la pratique d'Internet.
Vis-à-vis du livre, dans le cadre notamment
d'une recherche, Internet aura la préférence,
sans pour autant remplacer le livre dont on reconnaît
la pertinence et l'efficacité comme lieu de
référence (les deux entretiennent une
relation de complémentarité). Internet
est un outil plus attirant, plus séduisant,
plus agréable à consulter; il dispose
d'images, on peut facilement importer et imprimer
des données, ses mises à jour sont souvent
plus récentes; en revanche, l'information n'est
pas toujours évidente à trouver, elle
est moins synthétique et moins organisée
que celle que l'on trouve dans le livre.
Quant à la langue, les jeunes ne ressentent
pas Internet et la présence forte de l'anglais
comme une menace au français. Même
si, en général, ils possèdent
peu ou mal l'anglais, ils visitent autant de sites
dans l'une ou l'autre langue, privilégiant
le français mais sans trouver que l'anglais
fasse obstacle, ni pose problème : les commandes
de base, souvent en anglais, sont connues; la présence
d'images sur les sites fréquentés compense
la mauvaise compréhension ou l'incompréhension
du texte (dans la mesure encore où, même
en français, les textes sont peu lus).
Globalement, il ressort de cette enquête qu'Internet
est aussi diversifié dans ses utilisations
que la télévision dans ses contenus
et qu'il est essentiel de tenir compte de cette diversité.
La disponibilité d'équipements informatiques
n'entraîne pas nécessairement la pratique
d'Internet à l'école; la présence
active d'Internet en milieu scolaire est souvent plus
tributaire d'un enseignant engagé que d'une
planification institutionnelle. C'est donc encore
très majoritairement à la maison, pour
l'instant, que se réalise la rencontre entre
le jeune et Internet, à condition bien sûr
que celui-ci bénéficie d'un accès
domestique. En dernier lieu, il importe de rappeler
que le clivage actuel entre les jeunes familiers avec
Internet et ceux qui ne le sont pas dépend
principalement de cet accès domestique.

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