La naissance du site
Le
site www.marianne-en-ligne.fr est né de la
proposition d'une société de création
de sites Internet, L'île des médias,
à l'hebdomadaire Marianne pour associer à
la revue un site Internet. Une nouvelle société
s'est ainsi créée, Marianne en ligne,
dont L'île des médias et Marianne sont
actionnaires chacun à 50%. Un tel système
d'externalisation d'un sous-produit d'un magazine
papier est peu fréquent en France. Il a l'avantage
d'associer des compétences journalistiques
et des compétences techniques que l'on trouve
rarement réunies dans les rédactions
de journaux français.
Que coûte un site comme celui de Marianne?
Il coûte du graphisme, parce qu'il faut d'abord
créer une maquette. Il faut ensuite fabriquer
des outils de publication assistée pour que
les journalistes puissent mettre en ligne leurs articles
directement, sans avoir recours à un informaticien
ou à un logiciel d'écriture html.
Enfin, il faut embaucher. Or, les contraintes économiques
n'ont permis d'embaucher qu'un seul journaliste, Grégoire
Bardin, à deux-tiers de temps. Il faut savoir
que la rédaction de Marianne ne compte qu'une
douzaine de journalistes permanents et une trentaine
de pigistes (journalistes occasionnels). C'est à
priori quelque chose d'impossible, de faire un journal
avec un seul journaliste. D'autant que sur Internet,
l'hebdomadaire Marianne devait devenir un quotidien,
réactualisé en permanence!
Pour contourner la difficulté, il a été
décidé d'être le "Monsieur Plus"
de Marianne.
Quelles informations? L'idée de départ
était de donner en ligne plus d'information
sur des enquêtes publiées dans le journal.
Et donc de récupérer auprès des
journalistes de la rédaction l'énorme
matière première qui sert à écrire
des articles: rapports, enquêtes, bandes sons
d'interviews, etc. Mais les journalistes n'ont pas
voulu jouer le jeu, et le projet n'a pas marché.
Il faut dire que, malgré la jeunesse de cette
rédaction qui s'est constituée il y
a seulement deux ans, les frilosités et les
incompréhensions devant le nouveau support
restent nombreuses.
Elles s'expliquent en partie par les réticences
du directeur de la publication, Jean-François
Khan, qui, n'y croyant pas lui-même, n'a pas
cherché à motiver l'équipe. Cette
méfiance pour la presse en ligne est d'ailleurs
largement partagée par les patrons de presse
français, qui n'acceptent pas de confier la
diffusion de l'information à un outil qu'ils
ne contrôlent pas. La presse française
a ainsi pris un retard de deux ou trois ans sur la
presse américaine. Les premiers sites de presse
en France sont nés fin 1995 avec les Dernières
Nouvelles d'Alsace, puis en 1996 avec Le Monde, Libération
et quelques quotidiens régionaux comme Le Progrès.
Le site, complément du papier?
Le
choix éditorial du site est de donner des informations
différentes de celles que l'on trouve sur le
papier, et de privilégier une forme créative.
On ne trouve pas d'articles du magazine ni d'archives.
Seul le sommaire du journal est proposé en
pdf.
Mais on y trouve des enquêtes inédites,
sur des sujets brûlants, qui conservent le ton
un peu provocateur de l'hebdomadaire. Là encore,
l'angle reste spécifique puisque la priorité
sera donnée aux sources des informations: des
extraits de rapports venant en complément d'articles
de synthèse et d'analyse, des données
provenant d'organismes officiels. Le journaliste continue
à trier et hiérarchiser l'information
pour son lecteur, mais il ne se pose plus comme un
filtre entre les données et les lecteurs. C'est
d'ailleurs une des craintes des journalistes, qui
craignent d'être dépossédés
de leur métier.
Le problème majeur vécu par tous les
sites est de valoriser la profondeur, l'arborescence,
c'est-à-dire ici de faire remonter périodiquement
les quelque 300 enquêtes qui ont été
éditées. Pour cela, la page d'accueil
affiche de façon aléatoire, à
chaque passage, des titres d'enquêtes chaque
fois différents.
En revanche, la forme d'écriture reste la même,
avec des articles de deux à trois feuillets,
une langue et une présentation qui reste celle
du papier, des liens extérieurs aux textes
pour empêcher les lecteurs de partir avant la
fin de l'article. C'est sans doute l'aspect sur lequel
les journaux devront travailler très vite.
Marianne-en-ligne
est un des rares sites français de presse écrite
à proposer du son. Un échange
de contenu éditorial a été négocié
avec le fournisseur d'accès Infonie. Tous les
15 jours, sont publiées des interviews sonores
à partir de questions des internautes et de
Marianne listées et synthétisées
sur le Web. Chaque site sélectionne l'information
qui l'intéresse et la monte à sa manière.
Sur le site de Marianne, les réponses font
entre 30 secondes et deux minutes.
Mais
la particularité de Marianne-en-ligne, ce sont
ses forums d'expression publique qui connaissent
un grand succès. Parmi les 11 forums proposés,
celui sur le Kosovo a réuni la première
semaine de mai 1.650 messages, ce qui en fait le forum
qui a le mieux marché depuis la création
du site. Ces forums permettent de mesurer la réactivité
des gens par rapport à l'information. Il y
a deux mois, le Pacs réunissait environ 400
messages par semaine. Début mai, seuls trois
internautes s'y intéressaient toujours.
Pourquoi Marianne-en-ligne réussit-il mieux
ses forums que Le Monde ou Libération? Pour
une raison simple: ils ne sont pas censurés
a priori. Sur les forums de Marianne, les messages
sont libres, on s'invective beaucoup, le ton est très
polémique, un peu à l'image du magazine.
Néanmoins, en 1999, il a fallu définir
une politique de modération pour limiter les
messages insultants ou racistes. Une personne est
maintenant chargée de tout lire chaque jour
et d'effacer a posteriori les messages dont les insultes
sont gratuites et non argumentées. Ces dérives
sont peut-être liées à un des
problèmes des forums, celui de l'anonymat qui
déresponsabilise. Mais qui cela semble être
dans la mentalité du Net.
Les forums nourrissent le magazine. Chaque semaine,
entre cinq et dix messages sont publiés dans
le courriers des lecteurs. Ainsi, dans le forum sur
le Kosovo, des serbes de Serbie ou vivant à
l'étranger ont beaucoup contribué au
débat, donnant ainsi un regard sur l'information
s'opposant souvent à la "pensée unique".
Cette possibilité de s'ouvrir à des
lecteurs dans le monde entier, d'instaurer des échanges
entre la rédaction et ses lecteurs, voilà
ce qui intéresse le plus la direction et la
rédaction de Marianne. Les forums permettent
de mettre fin au traitement de l'information à
sens unique.
Marianne-en-ligne et la pub
Pour
financer son site, ou plutôt en limiter les
pertes, Marianne-en-ligne fait appel à la publicité
en page d'accueil. Mais à quelques exceptions
près, ce bandeau reste encore vide d'annonces.
Marianne-en-ligne fait 300.000 pages vues par mois,
et 40 à 50.000 visiteurs uniques. Par comparaison,
Libération fait 5,5 millions de pages vues.
L'audience n'est pas suffisante aujourd'hui pour vendre
le site aux annonceurs, mais elle correspond aux moyens
mis en uvre.
Les
médias, et Marianne en particulier, disposent
d'outils de statistiques comme on n'en a jamais
connu dans l'histoire des médias. Seconde par
seconde, minute par minute, on sait exactement combien
de pages sont consultées, combien de personnes
consultent le site, quelle page ils consultent, quel
chemin les a conduit à cette page. On sait
quand les gens cliquent sur la pub, combien de temps
ils restent dessus, s'ils achètent à
ce moment-là, combien ils dépensent,
combien de temps ils partent sur un site voisin...
On mesure l'audience avec une très grande fiabilité.
A la télévision, l'audimat est totalement
faussé, puisqu'à la pub, les téléspectateurs
zappent sur une autre chaîne. En presse papier,
on connaît son nombre de lecteurs, mais on ne
sait pas quelles pages le lecteur regarde, ni s'il
regarde les publicités. Là, on sait
tout. Pour la première fois avec le Web, on
donne aux annonceurs la vérité du lectorat.
Les annonceurs vont peu vers la presse en ligne, ils
préfèrent des niches très étroites
ou au contraire des sites à fort trafic comme
les moteurs de recherche ou les annuaires.
La publicité se vendant au nombre de "pages
vues", les sites ont intérêt à
générer le maximum de pages vues. Les
enquêtes de Marianne-en-ligne en génèrent
peu parce qu'elles sont éditées sur
une seule page. En revanche chaque message laissé
sur un forum représente une page vue. Sur le
plan économique, les forums sont donc très
rentables puisqu'ils ne coûtent pas cher et
créent de l'audience. Il est certain que les
sites auront de plus en plus tendance à morceler
leurs articles pour "faire de la page vue".
D'autres moyens de faire vivre le site
Marianne
possède une "mailing list", c'est-à-dire
une lettre d'abonnement gratuite dans laquelle elle
présente les nouveautés du site à
ses 7.500 abonnés. C'est un des moyens de fidéliser
le lectorat et de l'encourager à consulter
le site, donc à faire de la page vue.
Marianne n'a pas monté un site de petites
annonces, mais a passé un accord avec un
site spécialisé, toutela.com. L'habillage
est aux couleurs de Marianne, mais il s'agit bien
d'un site extérieur. L'intérêt
est réciproque: toutela.com augmente son volume
de consultation, et Marianne partage la publicité
avec l'éditeur du site de petites annonces.
C'est un modèle d'échanges de produits
qui se développe de plus en plus sur Internet
pour les sites d'édition. Yahoo a des accords
de ce type avec environ 200 éditeurs.
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